Certains jeux sont difficilement classables tant leur nature est hybride. Ils bousculent les codes établis et finissent par se forger leur propre genre. C’est le cas des jeux d’arène, à la croisée des chemins entre jeu de figurines, jeu de société et jeu de cartes. Dans cet article, je vous propose de découvrir ce qui les définit, leurs forces et leurs limites, mais aussi pourquoi ce type de jeu reste parfois mal-aimé — alors qu’il mérite clairement qu’on s’y attarde. Les jeux d’arène font partie de mes jeux préférés alors il était grand temps que je vous en parle !
Qu’est-ce qu’un jeu d’arène ?
À mi-chemin entre le jeu de société, le jeu de figurines et le jeu de cartes, le jeu d’arène emprunte des mécaniques à chacune de ces catégories de jeux: dans les grandes lignes, on retrouvera donc un plateau de jeu, un deck de cartes et des figurines.
Concrètement dans un jeu d’arène, les joueurs contrôlent une poignée de figurines qui s’affrontent dans un espace clos aux dimensions strictement définies. Cet espace est généralement nommé l’arène, d’où le nom donné à ce type de jeu. Cette arène est représentée par un plateau composé de cases hexagonales, dont certaines ont des règles spécifiques: tantôt avantageuses (couvert, bonus), tantôt dangereuses (pièges, obstacles), les joueurs devront apprendre à exploiter ces cases ou à les éviter !
Au niveau des combattants et de leurs capacités, on retrouve des mécaniques très épurées, qui n’empêchent pourtant pas des combinaisons de compétences riches en synergies. Les mots-clés sont bien moins nombreux que dans un jeu de figurines classique et plus simples à assimiler.

Au cours de la partie, les joueurs peuvent modifier le déroulement des événements grâce à leur deck de cartes. Ces cartes leur permettront d’interagir avec le plateau et les figurines: soit en offrant des bonus à leurs combattants, comme des capacités supplémentaires ou des déplacements gratuits, soit en infligeant des malus aux combattants adverses. Un personnage ennemi adjacent à une case piège ? Hop, une carte qui le force à se déplacer dedans et le voilà éliminé !
Ne vous fiez pas au terme « arène » pour déduire les conditions de victoire : le cours du jeu ne se résume pas à une simple course à l’attrition où le dernier combattant debout remporte la mise. La victoire se joue aussi sur la prise de positions, c’est-à-dire l’occupation et la défense de cases précises désignées avant la partie. Éliminer l’adversaire n’est donc jamais une fin en soi, tout au plus un moyen d’y parvenir. En cela, les jeux d’arène parlent directement aux wargamers : ce subtil équilibre entre contrôle du terrain et frappes décisives, ils le connaissent par cœur.
Dans certains jeux d’arène, on retrouve parfois un 2e deck de cartes, qui attribue à chaque joueur des conditions de victoire secrètes et qui lui sont propres. Contrairement à un jeu de figurines classique, l’information cachée y est alors double : on ignore aussi bien ce que l’adversaire cherche à accomplir que ce qu’il prépare dans sa main. Ce brouillard stratégique est précisément la signature des jeux de cartes — et c’est ce qui permettra aux jeux d’arène de séduire aussi un public plus habitué aux TCG qu’aux figurines.


Enfin, sur la forme, les jeux d’arène sont des jeux pensés pour la compétition. Il y a plusieurs leviers que les joueurs peuvent utiliser pour parfaire leur stratégie (choix des guerriers, choix des decks et choix du style de jeu). À l’inverse, les jeux d’arène sont rarement des jeux narratifs. L’univers et le contexte existent avant tout pour justifier l’affrontement.
Les forces du jeu d’arène
Le jeu d’arène présente plusieurs qualités:
Premièrement, c’est un jeu au format réduit, tant au niveau de son volume que de sa durée. Il tient dans une seule boîte et se transporte facilement. Sa mise en place se fait en deux temps trois mouvements, tandis que les parties elles-mêmes sont nerveuses et rapides — comptez entre 40 et 60 minutes une fois qu’on a le coup de main. Plutôt que de se limiter à une seule partie dans la soirée, on peut donc facilement en enchaîner deux, voire trois. Cela implique aussi qu’un tournoi de jeu d’arène comporte généralement de nombreuses parties : à titre d’exemple, les tournois Warhammer Underworlds d’une journée auxquels j’ai participé comptaient 5 parties, toutes en BO1.
Deuxièmement, en se situant à la croisée du jeu de société, du jeu de cartes et du jeu de figurines, le jeu d’arène va puiser dans chacun de ces mondes pour en extraire le meilleur:
- Du jeu de société, la simplicité et l’accessibilité : au-delà du format compact déjà évoqué, le plateau — hérité tout droit de cet univers — simplifie considérablement le positionnement des figurines. Les cases balaient toute ambiguïté sur les distances ou les lignes de vue. On ne se retrouve donc jamais à être en désaccord avec son adversaire sur ces questions-là. De plus, avec des règles épurées et des mots-clés peu nombreux, le jeu d’arène évite ces situations nébuleuses qui, dans les jeux de figurines, obligent habituellement à consulter fréquemment le livre de règles. Le jeu est plus cadré et donc mieux contrôlé. Ces forces influencent positivement la rapidité des parties et l’expérience de jeu dans son ensemble.
- Du jeu de cartes, la tension : son influence sur le jeu d’arène, c’est la gestion de l’information cachée et les joies d’un gameplay réactif. Les joueurs peuvent intervenir durant le tour de l’adversaire, ce qui supprime non seulement les temps morts, mais maintient surtout chaque joueur en alerte. Certains jeux d’arène incorporent aussi une dimension de deckbuilding, pour ajouter une couche de stratégie en plus. Bref, tous ces éléments aboutissent à un jeu surprenant et fournissent rapidement cette dose de fun tant recherchée.
- Du jeu de figurines, le positionnement stratégique: Tout comme dans les jeux de figurines, le positionnement des combattants dans les jeux d’arène est clef. Mais à l’inverse des wargames où un déploiement mal pensé peut clairement décider de l’issue de la partie, les jeux d’arène sont plus permissifs sur ce point. Les repositionnements sont rapides et fréquents ! Vos personnages pourront aller et venir au quatre coins de l’arène, comme un boxeur qui ne cesse de bouger sur le ring.
Troisièmement, du point de vue du hobby, il est plus rapide et plus gratifiant. Vu que le jeu d’arène comporte peu de figurines, il ne vous faudra que quelques sessions de peinture pour aligner sur la table votre bande de 4-5 combattants. La pile de la honte est donc nettement plus gérable, et on est récompensé plus fréquemment par ces sessions de peinture plus courtes.
De plus, contrairement aux autres wargames où le choix de la faction est une décision cruciale — engageante tant sur le plan financier qu’en espace sur votre étagère ou en travail derrière votre bureau —, le jeu d’arène vous offre la possibilité de jouer avec des factions différentes et variées, sans vous ruiner. Vous pourrez ainsi explorer et varier vos palettes de couleurs. Un orc et un maraudeur par-ci, un spectre et un ondin par-là : le jeu d’arène insuffle un vent de fraîcheur dans votre passion et vous offre une échappatoire bienvenue face à ces jeux aux nombreuses figurines, tels que A Song of Ice and Fire, où vous vous retrouvez à peindre des soldats identiques à la chaîne…
Quatrièmement, le jeu d’arène est étonnamment modulable. C’est-à-dire qu’il a beau être un mix de genres, vous n’êtes pas obligé de tous les incorporer. Ces jeux sont généralement jouables sans les decks de cartes : vous perdrez une dimension, mais elle est rarement vitale. Personnellement, lorsque j’enseigne les règles d’un jeu d’arène à mes proches, je retire systématiquement le deck de cartes lors du premier tour. Puis, dès que je sens que mon adversaire a compris les bases, j’introduis le deck de cartes aux tours suivants.
Je dirais même que, pour les personnes qui n’apprécient pas les figurines (ça existe ?), le jeu d’arène peut s’en émanciper, puisque le plateau est composé de cases. De simples socles ou pièces feront tout aussi bien l’affaire comme proxys.
Pour résumer, je vous dirais que le jeu d’arène est une excellente plaque tournante pour découvrir ces trois types de jeu, ou pour passer en douceur d’une catégorie à une autre. Personnellement, je n’ai jamais su convaincre ma copine de s’essayer à Magic: The Gathering (« il y a trop de texte ») ou à Star Wars: Légion (« c’est trop exigeant »), mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, nous avons bien joué une dizaine de parties ensemble à Warhammer Underworlds. Cela reste à ce jour un mystère pour moi : celui de comprendre comment un jeu d’arène a fini par la séduire. J’imagine que c’est la dimension « jeu de société » qui rend le tout plus accessible et plus séduisant.

Les faiblesses du jeu d’arène
Même si le jeu d’arène a de nombreuses qualités, il n’est bien sûr pas exempt de défauts ! Son principal défaut vient justement de sa plus grande qualité : un jeu hybride, bon à tout mais maître en rien. En effet, les principales critiques que j’entends de la part des joueurs venant des jeux de cartes ou des jeux de figurines, c’est que leur dimension préférée n’est pas assez poussée : « Dans Magic: The Gathering, on peut faire ça et ça » ou encore « Dans un wargame, on a plus de liberté, on peut faire ceci et cela ». Et c’est vrai, le jeu d’arène est limité dans tout ce qu’il propose. Mais il faut savoir accepter que la polyvalence vient au prix de compromis.
C’est comme le smartphone : vous pouvez regarder des films sur cet appareil, mais ce sera moins confortable que sur votre téléviseur. Vous pouvez jouer aux jeux vidéo sur votre téléphone, mais l’expérience sera moins bonne que sur une console. Vous pouvez aussi y travailler, mais ce sera moins efficace que sur un ordinateur. Et pourtant, si votre foyer venait à brûler un jour, je suis prêt à parier que l’objet que vous emporteriez avec vous, sans hésiter, serait votre smartphone !
Le deuxième gros défaut du jeu d’arène, c’est qu‘il s’agit d’un jeu de niche. Reprenons le graphique en début d’article et imaginons maintenant qu’il s’agisse de communautés, de groupes de personnes :

Évidemment, seule une petite portion de chaque communauté est intéressée par les jeux d’arène. Trouver des gens qui aiment jouer aux trois catégories de jeux, cela ne court pas les rues. La conséquence directe et logique, c’est que les communautés autour des jeux d’arène sont petites, et donc fragiles. La crise sanitaire de 2020, par exemple, a balayé du revers de la main plusieurs jeux, notamment Aristeia! ou Warhammer Underworlds. Heureusement, leurs éditeurs respectifs n’ont pas jeté l’éponge : ils ont reconstruit, quelques années plus tard, leur jeu et leur communauté autour d’une seconde édition (Aristeia! étant devenu Hexadome Legends).
Comme je vous le disais précédemment, les jeux d’arène sont des jeux compétitifs, mais qui souffrent de leur format condensé. La méta est donc moins poussée, car plus limitée. On identifiera plus rapidement ce qui fonctionne, le genre de combattants à choisir et le deck à leur associer. De plus, je trouve personnellement que, contrairement aux jeux de figurines, les matchups défavorables y sont plus prononcés. Là où une faction dans un wargame propose généralement plusieurs approches stratégiques, les bandes de combattants dans les jeux d’arène sont plus stéréotypées. Certains face-à-face sont donc déséquilibrés, l’une des deux bandes ayant nettement l’avantage sur l’autre. C’est ce qui poussera les joueurs à acheter plusieurs bandes pour couvrir un spectre de stratégies plus large. On tombe alors dans un paradoxe : celui d’avoir choisi un jeu condensé auquel on ajoute, encore et encore, des extensions pour aller chercher de la profondeur.
Enfin, même si les jeux d’arène font appel à des figurines, ce n’est pas un genre qui brille par son immersion. La faute à l’influence du jeu de société, où les cases et les interactions codifiées laissent plus de place à des échanges conceptuels qu’à une véritable simulation de combat.
Le jeu d’arène : passerelle ou point d’arrivée, à vous de choisir
Le jeu d’arène a ses forces et ses faiblesses, mais je suis convaincu que c’est un style de jeu qui mérite plus d’amour qu’on ne lui prête. Ses qualités outrepassent ses faiblesses, pour autant qu’on le juge pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il n’est pas. Pour certains, ce sera un point de départ : le temps d’apprendre les bases du jeu de cartes, du jeu de figurines et du jeu de société, avant de creuser plus loin l’une de ces trois voies. Pour d’autres, il sera au contraire un point d’arrivée — le lieu où l’on se sent chez soi, précisément parce qu’on y retrouve un peu de chaque univers à la fois.
Le jeu d’arène est aussi une excellente solution pour les wargamers qui manquent de temps (oui, les papas, c’est à vous que je parle), ou tout simplement d’espace. En ce sens, il répond à un vrai besoin lorsqu’on a une vie familiale active : celui d’éprouver les sensations de trois types de jeux à la fois, en un minimum de temps. Et c’est pour cette raison que si je ne devais sauver qu’un seul jeu de ma collection, ce serait un jeu d’arène — le seul capable, à lui seul, de résumer tout ce que j’aime dans ce hobby.
Enfin, bien que les jeux d’arène reposent sur un mélange de plusieurs genres, tous n’en proposent pas le même dosage. Certains éditeurs privilégient la dimension « jeu de figurines » au détriment du jeu de société ou de cartes, tandis que d’autres à l’inverse poussent l’aspect « jeu de cartes » beaucoup plus loin. En tant que joueur, nous avons chacun notre avis sur le dosage idéal ! Le tout, c’est d’identifier le jeu d’arène qui y répond parfaitement !
Pour vous aider à trouver le jeu d’arène idéal, je vais tâcher de vous présenter divers jeux d’arène durant les prochains mois. Comme à l’accoutumée sur Touche Critique, mon objectif est de vous proposer des alternatives aux jeux Games Workshop — et donc dans le cas qui nous concerne ici, des alternatives à Warhammer Underworlds.
Quels jeux vais-je couvrir ? Ce sera une surprise ! Mais pour les plus curieux, sachez que j’ai déjà semé pas mal d’indices dans cet article !
Cet article a été écrit par :
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