Wargame historique : peut-on s’amuser avec des guerres réelles ?

Peut-on s’amuser à rejouer des conflits qui ont coûté des millions de vies ? À travers l’exemple de Bolt Action, cet article interroge la distance entre passion ludique et mémoire historique.

L’histoire humaine est omniprésente dans les jeux de plateau et de figurines. Jouer avec l’histoire, selon le contexte, peut s’avérer délicat en fonction des périodes et des thématiques abordées. Dans le cadre des jeux de figurines et, en particulier de Bolt Action, les nations qui s’affrontent ne sont pas dénuées de portée historique. Cet article propose une réflexion essentielle pour les joueurs de Bolt Action : comment prendre de la distance entre le choix d’une armée et la simple pratique du jeu.

Un contexte historique : Reconstituer ou jouer avec l’histoire ?

À la différence des jeux de figurines qui exploitent un contexte fantastique, les jeux historiques offrent un contexte réel. Celui-ci est ancré dans l’inconscient collectif des joueurs, vu que l’enseignement de l’Histoire est dispensé aux élèves tout au long de leur scolarité. Nous partageons donc tous un socle commun de culture dans le domaine.

L’une des problématiques que j’ai vue soulevées par les joueurs de Bolt Action, c’est le manque de culture historique du public confronté à une partie de Bolt Action. Il est clair que même si l’Histoire est enseignée tout au long de notre scolarité, rapidement, la culture populaire, via des jeux vidéo, des films et des séries, propose souvent une relecture d’événements historiques. Ces divertissements ne s’encombrent pas de réalisme. Ils tentent d’offrir un narratif qui sert leur histoire, l’aspect reconstitution historique ou exactitude passant au second plan.

Armoured platoon

Il est important de préciser que Bolt Action reste avant tout un jeu et ne prétend pas être une simulation historique rigoureuse d’une bataille de la Seconde Guerre mondiale. À bien des égards, notamment concernant l’échelle ou la précision des équipements, l’exactitude absolue n’est pas recherchée, bien que l’éditeur soit attentif à ces détails.

Enfin, les joueurs eux-mêmes commettent souvent des erreurs historiques, car le plaisir de jeu prime. S’interdire certains scénarios faute de posséder des figurines avec l’équipement ou la tenue parfaitement conformes serait regrettable.

Il convient toutefois de noter qu’une partie de la communauté consacre un temps considérable à tenter de reproduire fidèlement les teintes historiques des uniformes d’infanterie ou les motifs de camouflage des véhicules.

Il est clair qu’il existe bon nombre de wargames à thématique historique, avec la prétention de vouloir « reconstituer » l’histoire. C’est le cas des jeux napoléoniens que l’on pouvait croiser dans les boutiques de jeux dans les années 80.

Le choix des nations par les joueurs

Je me suis rapproché de la communauté Bolt Action concernant leur choix de nations. Ils ne semblent pas avoir noté de réflexions négatives sur leur choix.

Japan HQ

Ce qui est donc rassurant : les proches des joueurs ne font pas de raccourcis stupides. Le choix d’une nation et la supposée idéologie d’un joueur n’est donc pas établie. Toutefois, qu’en est-il des personnes extérieures à notre loisir ? Selon le milieu social ou politique, le fait de dire que dans tel jeu, on joue une armée SS ou soviétique peut vous classer dans une forme de déshonneur par association. J’ai rencontré des joueurs non à leur aise avec Bolt Action. Leur argument : la thématique du wargame leur posait des soucis de par la proximité avec des événements réels.

Je pense que c’est une raison qui peut se comprendre. En effet, le sujet touche à des événements réels et passés, qui peuvent avoir, selon son milieu social, sa culture personnelle ou encore ses convictions politiques, une charge forte qui bloque un joueur. Dans ce cas, il est en effet plus simple de se pencher sur des jeux fantastiques, même si ces univers sont teintés de politique plus ou moins extrémiste, mais qui restent du domaine de la pure fiction.

Le jeu historique est-il un bon moyen pédagogique pour enseigner l’Histoire ?

Cette question est abordée par plusieurs professeurs d’histoire dans le secondaire. Les articles parlent souvent des jeux vidéo qui utilisent un contexte historique, comme Civilization ou la série des Assassin’s Creed, qui reconstituent des villes ou des pays dans un contexte passé, en s’appuyant plus ou moins sur les connaissances archéologiques de l’époque. Plusieurs articles explorent cette question.

La plupart des joueurs d’un jeu d’histoire sont plus enclins à rechercher des sources historiques, pour peindre leur armée, mais aussi faire des recherches sur :

  • le matériel,
  • les véhicules,
  • les batailles,
  • les faits historique.
Pillage

Le jeu de figurines avec un contexte historique devient alors un prétexte à l’apprentissage de l’histoire. C’est le cas des joueurs de Pillage mais également des joueurs de Bolt Action que j’ai pu interroger.

Le jeu permet-il d’approfondir ses connaissances en Histoire ?

Je suis allé voir la communauté de Pillage, le jeu de Noodle. Un jeu qui propose un contexte du Moyen Âge sombre et qui met en scène des pillages de villages par différents peuples. Il semblerait que, comme beaucoup de joueurs de « wargame historique », la conception de scénarios et le choix des couleurs pour la peinture de leurs figurines les incitent à faire des recherches historiques.

Époque différente, même réaction des joueurs de wargame : aller consulter des sources historiques pour rendre leur jeu meilleur. Choix des teintes pour peindre des figurines, recherche de faits historiques ou de témoignages de l’époque. L’accent est mis sur une envie de reconstituer le passé, non pas fantasmé, mais aussi crédible que possible.

On peut dire que la plus-value des jeux historiques est de mettre en scène l’histoire : un devoir de mémoire, une source de culture historique, un objet pédagogique, pour tous.

Pillage au 9e siécle

On pourrait aussi voir dans les wargames historiques une manière de faire « vivre » le passé. Sous un angle ludique, moderne, didactique, le wargame avec des figurines devient un support culturel. Objet de divertissement, source de partage, de rapprochement d’une même communauté autour d’un loisir commun.

Quoi de mieux qu’apprendre en se divertissant ?

Quoi de plus passionnant que d’aller chercher des faits historiques, pour peindre une figurine, créer un scénario ou vérifier que tel ou tel élément de son décor n’est pas anachronique ?

Les bénéfices de jouer avec l’Histoire

Jouer avec l’Histoire, ce n’est pas la trahir, c’est la faire vivre. Le wargame historique agit comme un puissant vecteur culturel : il nous pousse à ouvrir des livres, à comprendre les contextes et à réaliser que derrière chaque figurine se cache une réalité humaine souvent tragique. C’est un loisir qui remet la guerre en perspective, loin de toute glorification.

Je ne peux que vous inviter à tester l’expérience. Pour la richesse des mécanismes, pour le frisson de la recherche historique, mais surtout pour ce lien unique qu’il tisse avec le passé. Plus qu’un jeu, c’est un hommage ludique et un formidable outil de transmission entre les générations.

L’époque médiévale: jouer avec l’histoire autrement ?

L’époque médiévale est propice aux jeux d’histoire. En consultant la communauté de Pillage, j’ai appris que les éditeurs de jeux de figurines commettent parfois, par méconnaissance historique, des erreurs sur l’équipement des soldats. Il s’agira parfois d’ armes ou de vêtements anachroniques. Certains joueurs, férus d’histoire, identifient ces erreurs comme un problème majeur dans la pratique de leur loisir. Et ce, même si le jeu n’est qu’une simulation qui n’a pas de vocation à reconstituer des batailles réelles.

Charge !

Le jeu Pillage par exemple propose d’explorer la période du IXe au XIe siècle, des années sombres et où les recherches archéologiques restent pointues et confidentielles. Ces siècles sont peu exposés dans les médias, sauf via les séries sur les Vikings (qui offrent une vision peu crédible et romantique de ces peuples qui pourtant ont fait trembler le monde en leur temps).

Les passerelles entre la fiction et l’Histoire

Konflitk'47

Certains jeux, notamment Le Seigneur des Anneaux, proposent des gammes de figurines, certes issues d’un univers fantastique, mais qui reposent sur une certaine réalité historique pour certaines factions. Il y a donc une forme, pour certains univers, de parallèle qui peut être tracé entre période de l’Histoire et jeu fantastique. C’est également le cas du jeu Trench Crusader, proposant une uchronie cauchemardesque et fantastique de la Première Guerre mondiale où les Croisades perdurent encore.

Ce que l’on peut en déduire, c’est que la frontière entre fiction et histoire est fine et que l’Histoire nourrit la fiction.

Les auteurs de ces jeux proposent donc des relectures et modifications de l’Histoire, pour jouer avec et nous proposer un contenu original et passionnant.

Je constate également que Konflikt’47 exploite une uchronie fantastique post-Seconde Guerre mondiale et propose un univers où la réalité historique nourrit une fiction. Je vous propose d’ailleurs la lecture de cette article, si vous ne connaissez pas Konflikt’47.

En matière d’uchronie, Team Yankee propose un jeu de figurines au 1/100e dans un contexte moderne, le milieu des années 80, et pose un « et si ? » : l’URSS avait attaqué l’Europe de l’Ouest et l’OTAN ?

Encore une fois, nous jouons avec l’Histoire qui, dans le cadre strict de ce jeu, n’est jamais arrivée. Mais l’effort des créateurs a été de créer un contexte qui permet l’affrontement dans un cadre qui aurait potentiellement pu être réel.

L’éléphant Allemand au milieu de la plaine ?

Durant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie s’est vu faire de nombreux crimes contre l’humanité. Il serait long d’en faire la liste. Mais, quand vient le choix d’une nation pour jouer “avec” dans Bolt Action, que faire de cet héritage ?

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est l’aspect détaché de la réalité historique et de la pratique d’un loisir. Choisir la nation allemande à Bolt Action ne fait pas de vous un nostalgique du Troisième Reich. Vous avez juste analysé les éléments de la méta du jeu. La proposition allemande correspond à ce qui vous paraît le plus intéressant dans la pratique de votre loisir.

Germany force

Jouer avec l’histoire et des salopards ?

Est-il anodin de jouer Allemand dans un jeu de la Seconde Guerre mondiale ?

Convois historique

C’est une bonne question que je me suis également posée. Ayant pris des SS comme première armée, le choix n’était pas forcément évident pour moi en tant que joueur. Le matériel et les éléments tactiques correspondaient en grande partie à ce que je voulais sur ma table de jeu. Le fusil-mitrailleur a été l’un des éléments déterminants dans ce premier choix.

Ma seconde armée, toujours des Allemands, cette fois, des vétérans de Stalingrad. Autant dire des Allemands qui ont fait des milliers de victimes. Les survivants de la bataille, prisonniers par les Russes, ont dans leur immense majorité trouvé la mort en détention.

Ma troisième armée ? Les Soviétiques. À ce stade, vous seriez en droit de vous demander si j’aime les armées problématiques. Et vous auriez raison.

Sauf que si l’on creuse un peu, aucune armée de la Seconde Guerre mondiale ne s’est bien comportée vis-à-vis du droit humain.

Jouer à un jeu avec des nations de la Seconde Guerre mondiale revient à jouer, quel que soit le camp, des salauds qui ont tué d’autres salauds. C’est en ces temps troublés en Europe une réalité que l’on oublie un peu trop vite, au profit de discours « va-t’en-guerre » de nos chers politiques de l’Union européenne.

Pour aller plus loin sur cette thématique du jeu et de l’Histoire

Un présentation de Pillage sur la chaine de Noodle Wargames en vidéo ici.

Un rapport de bataille sur Pillage, entre Viking & Irlandais ici.

Mon article sur la présentation de Bolt Action ici.

Remerciements

Je tiens à remercier les deux communautés françaises de wargames que j’ai rencontrées sur le Discord : la communauté de Pillage et celle de Bolt Action. Merci pour le retour que vous m’avez fait et qui m’a permis d’écrire cet article qui me tenait à cœur depuis plusieurs mois.

Noodle, merci pour les magnifiques photos de ton jeu Pillage, elles mettent en lumière le soin que tu as apporté à la création de ce jeu et le soin très particulier que tu y as mis. Tu démontres, par ton projet, que les recherches historiques permettent de créer un jeu qui est à la fois ludique et historique.

Cet article a été écrit par :

Maurice

Maurice, rédacteur Bolt Action

Je suis passionné par les univers de l'imaginaire depuis mon enfance, entre petits soldats et jeux de rôle. Dans les années 90, je me suis plongé dans les wargames comme Squad Leader et Warhammer 40K. Aujourd'hui, je partage mon temps entre la peinture de figurines, mon projet de création de jeu et enfin Bolt Action, mon wargame préféré du moment.

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